Auteur Peter G. Hall

Comprendre les clameurs populaires

Les mouvements de contestation sur les marchés émergents menacent-ils mes activités internationales?

Depuis la fin de la crise, les manifestations populaires sont devenues monnaie courante dans les grandes villes de la planète. Leur nombre soulève à lui seul des questions incontournables. Pourquoi sont-elles si fréquentes? Où se produira le prochain mouvement? Quelles seront les répercussions des manifestations sur les activités internationales de nos entreprises? Il est difficile de prédire la prochaine zone de perturbations, mais nous répondrons volontiers aux deux autres questions.

Le printemps arabe a secoué le monde en 2011. Pratiquement du jour au lendemain, des manifestations de masse et de l’instabilité se sont propagées de la Tunisie jusqu’à l’Afrique du Nord, puis au Moyen-Orient. Contrairement à celles survenues dans des autocraties partielles, les récentes manifestations ont eu lieu dans des démocraties comme la Turquie, le Brésil, l’Inde, le Chili, Israël, la Russie, le Pérou, l’Indonésie et la Bulgarie. Elles visaient moins à renverser le régime en place qu’à faire valoir des enjeux locaux comme la qualité de vie. Dans ce contexte, prévoir le prochain foyer de contestations est une tâche pour le moins compliquée.

Ces événements sont en grande partie attribuables à des changements structurels dans la société. Les éléments déclenchant la grogne populaire varient beaucoup d’un pays à l’autre; pourtant, les manifestations ont un dénominateur commun : la montée de la classe moyenne – soit la principale bénéficiaire de l’expansion rapide des marchés émergents. En 2020, celle-ci comptera un milliard de personnes de plus. Alors, que revendique au juste cette classe moyenne?

Selon une étude sur les valeurs mondiales réalisée par l’Université du Michigan, il existe une corrélation entre le niveau d’éducation de la population et la valeur supérieure qu’elle attribue à la démocratie et à la liberté individuelle. Lorsque les citoyens commencent à payer des impôts et à posséder des actifs, ils nourrissent davantage d’attentes à l’endroit de leurs gouvernements. Au cœur de ces mobilisations populaires, on trouve donc le décalage entre les attentes croissantes de la population et l’incapacité de la société d’y répondre – un phénomène d’ailleurs amplifié par la crise économique mondiale.

Ce « fossé » se creuse dans de nombreux pays depuis déjà un certain temps. Toutefois, la naissance d’un mouvement d’envergure nécessite la présence d’un élément déclencheur spécifique. Prenons le cas du Brésil. La grogne y grondait déjà, mais il a fallu une hausse du prix des transports publics pour lancer le mouvement. Selon le professeur Mark Beissinger de l’Université Princeton, les conjonctures marquées par le recul économique, l’austérité et l’inflation (notamment celle touchant les aliments et les carburants) ainsi que les années d’élection augmenteraient la probabilité de ces manifestations. Le retour généralisé de la croissance devrait en principe réduire la probabilité qu’elles se multiplient. L’incapacité de dissiper le pessimisme d’après-crise – causé par la succession des cycles d’expansion et de contraction de l’activité – accroît le risque de nouveaux troubles politiques.

La taille impressionnante de la classe moyenne – tout comme son rôle de « catalyseur » du changement – a contribué à donner de l’élan aux mouvements de protestations. Cette classe moyenne a profité de l’utilisation des technologies de communication et des médias sociaux pour se mobiliser en un rien de temps. C’est ce qui s’est produit en Turquie, où les photos des policiers exerçant une force excessive ont été diffusées rapidement, ce qui a poussé de nombreux citoyens hésitants à se joindre aux manifestants.

Si ces manifestations risquent d’augmenter et qu’il est difficile d’en prévoir l’origine, les entrepreneurs présents sur la scène mondiale devraient-ils s’en inquiéter? Jusqu’ici, les investisseurs ont considéré bon nombre d’entre elles comme des anomalies temporaires résultant des « crises de croissance » ponctuant l’évolution des marchés émergents. Malgré l’ampleur de la couverture médiatique, même si nous notons des exceptions notables, les changements réels des politiques publiques sont plutôt minces. Cependant, l’accélération éventuelle de la croissance économique sur les marchés émergents procurera aux gouvernements la marge budgétaire nécessaire pour satisfaire aux demandes des électeurs.

Mais cet élixir ne guérira pas tous les maux, même advenant un retour de la croissance. Ces manifestations ont mis fin à la candeur générale et elles ont atténué le halo enveloppant les marchés émergents. Les mobilisations de masse changent la perception des risques, ce qui pourrait se répercuter sur le rendement des obligations souveraines. En adoptant de nouvelles politiques –souvent coûteuses – destinées à apaiser les tensions actuelles, les gouvernements risquent d’entamer la solvabilité du pays. À ce jour, la plupart des sociétés canadiennes n’ont pas été touchées par ces manifestations, mais on assiste à une hausse des actes de vandalisme et des violences sporadiques dans les centres-villes, ce qui suscite un intérêt général grandissant pour l’assurance risques politiques.

Conclusion?

Alors que les entreprises élargissent leur rayonnement international, il est crucial qu’elles comprennent les dynamiques politiques qui façonnent les marchés émergents. Lorsqu’une nouvelle vague d’actions citoyennes déferlera dans les rues d’une lointaine capitale, l’effet de surprise devrait être moins marqué, et nous devrions y être mieux préparés.

Catégories Exportation

Comments are closed.

Affichages connexes