« Personne n’en a suffisamment » : En quoi l’innovation et l’exportation canadiennes aideront à lutter contre la crise mondiale de l’eau

« Personne n’en a suffisamment » : En quoi l’innovation et l’exportation canadiennes aideront à lutter contre la crise mondiale de l’eau

L’eau se raréfie. La pression démographique mondiale et les conséquences des changements climatiques, qui causent des sécheresses toujours plus graves dans le monde, en inquiètent plus d’un.

Le Programme des Nations Unies pour l’environnement prévoit que la demande d’eau excédera les ressources de 40 % en 2030, selon les tendances actuelles. Dans son rapport sur les risques mondiaux de 2015, le Forum économique mondial indique que les crises de l’eau, y compris l’accès à une eau potable salubre, représentent aujourd’hui le plus grand risque pour la planète. Selon l’Organisation mondiale de la Santé, environ 1,8 milliard de personnes utilisent une source d’eau potable contaminée par des excréments, ce qui peut causer la diarrhée, le choléra, la dysenterie, la typhoïde et la polio, voire la mort.

Les conséquences sont aussi économiques : selon un rapport de l’UNESCO, trois emplois sur quatre dans le monde dépendent de l’eau, et des pénuries d’eau pourraient brider la croissance économique mondiale. Voilà pourquoi les objectifs de développement durable de l’ONU visent à garantir l’accès à l’eau et à assurer une gestion durable de la ressource.

Crise de l’eau en Asie

La menace de pénuries d’eau est particulièrement grande dans la région de l’Asie-Pacifique, qui compte une population de 4,4 milliards (environ 60 % de la population mondiale) et génère près du tiers du PIB mondial. L’industrialisation et l’urbanisation rapides exercent de fortes pressions sur la ressource, explique Mme Eva Busza, vice-présidente, recherche et programmes de la Fondation Asie Pacifique du Canada et ancienne directrice des politiques et de la planification stratégique de M. Ban Ki-moon, Secrétaire général de l’ONU.

Elle cite WaterAid, qui montre que 63 millions de personnes en Chine et 76 millions en Inde n’ont pas accès à de l’eau potable salubre. Un rapport du Massachusetts Institute of Technology prévoit que ce problème touchera un milliard d’Asiatiques de plus d’ici 2050.

Selon ce rapport, « des preuves solides suggèrent que sans adaptation autonome ou intervention sociétale, une portion encore plus grande de cette population manquera d’eau prochainement ».

Cette réalité représente à la fois une occasion et un défi pour le Canada, qui cherche à renforcer ses liens avec la région de l’Asie-Pacifique et à créer des débouchés pour les exportateurs, dont ceux qui offrent des services et des produits innovateurs pouvant apporter une contribution positive sur les plans de la santé et de l’environnement, indique Mme Busza.

« L’Asie émerge tranquillement. Les possibilités de croissance sont là, continue-t-elle. Le Canada doit se diversifier et trouver de nouveaux marchés; il faut développer nos liens avec l’Asie » pour rester concurrentiel dans l’économie mondiale.

Mme Busza inclut les innovateurs, comme les scientifiques et ingénieurs, qui profiteraient aussi de partenariats avec l’Asie.

Solutions canadiennes : de la C.-B. au Nouveau-Brunswick

Au fil des décennies, le Canada a développé son savoir-faire en gestion des eaux. Le Canadien Andrew Benedek, fondateur de ZENON Environmental, vendue en 2006 à General Electric, est d’ailleurs un pionnier du traitement des eaux usées. Le pays est aussi reconnu pour la construction et l’exploitation de barrages électriques colossaux. Bon nombre d’innovations locales ont de plus vu le jour après la tragédie de Walkerton de mai 2000, quand la source d’eau de la petite ville ontarienne, contaminée par une souche dangereuse d’E. coli, a causé la mort de sept personnes et en a rendu des milliers d’autres malades.

Mme Busza mentionne que certaines sociétés canadiennes du secteur de l’eau, dont des PME, exportent déjà leurs technologies pour contrer la contamination et les pénuries d’eau dans l’Asie‑Pacifique.

Par exemple, Singer Valve, de Surrey en Colombie-Britannique, conçoit et fabrique des soupapes contrôlant la pression de l’eau pour réduire les fuites. L’entreprise exporte partout dans le monde, mais plus du tiers de ses transactions concerne l’Asie, indique son président, M. Andrew Taylor.

Singer Valve est active en Thaïlande, en Malaisie, en Indonésie, en Corée du Sud, au Vietnam et aux Philippines. Elle possède aussi une usine en Chine et a récemment intégré le marché de l’Inde.

Un de ses projets a profité à la ville de Malang, en Indonésie, qui était aux prises avec des fuites importantes, des bris de tuyauterie quotidiens et des niveaux d’eau insuffisants en raison du vieillissement des infrastructures. Grâce à Singer Valve, la ville a amélioré la pression de son aqueduc et réduit les fuites de 75 %, la consommation d’énergie de 33 % et les bris de tuyau de 300 %! Elle a aussi pu ajouter 25 000 connexions à son réseau pour servir environ 125 000 personnes supplémentaires.

Mais Singer Valve ne fait pas que vendre des produits. M. Taylor explique qu’elle envoie souvent des employés en Asie-Pacifique et ailleurs pour former les ingénieurs et opérateurs locaux à mieux gérer et entretenir leurs systèmes de gestion des eaux.

L’Asie est un marché important pour Singer Valve, et M. Taylor croit que les technologies de l’entreprise ont beaucoup à y apporter.

« Les gens sont plus conscients des pénuries d’eau et des problèmes et limites des réseaux d’aqueduc en Asie qu’en Amérique du Nord », enchaîne-t-il.

Selon lui, la difficulté est de comprendre les besoins individuels de chaque pays, voire de chaque ville, de la région, et d’offrir les services qui l’aideront à bien gérer l’eau tout en réduisant les coûts.

« Nous voulons les aider à acheminer l’eau le plus loin possible en évitant les pertes », conclut-il.

Le ADI Group de Fredericton contribue aussi à régler les problèmes d’eau en Asie‑Pacifique. Le groupe est un pionnier dans le traitement des eaux usées, mais a aussi créé d’autres technologies, comme des solutions de production d’énergie à partir de déchets, des systèmes de confinement et des méthodes de compostage.

ADI Systems, membre du ADI Group, se spécialise dans la méthanisation des eaux usées et des déchets alimentaires biologiques, le traitement aérobie et la récupération des ressources par l’utilisation de biogaz et la réutilisation de l’eau. Elle offre aussi des produits servant à récupérer et emmagasiner les biogaz pour diminuer la contamination et protéger l’environnement grâce au confinement sécuritaire et à la réduction des émissions de gaz à effet de serre.

ADI a commencé par des usines de transformation de pommes de terre au Nouveau-Brunswick pour McCain Foods, producteur bien connu, avant de lancer à l’étranger différentes technologies adaptées à chaque client.

Shannon Grant, président d’ADI Systems, explique que ses technologies servent à la production laitière en Australie, à la production d’alcool en Thaïlande, à l’industrie de l’huile de palme en Indonésie et aux usines pétrochimiques de Malaisie et de Corée du Sud, sans oublier le traitement des eaux usées de plusieurs papeteries chinoises.

« Bon nombre de pays d’Asie du Sud-Est produisent des eaux usées fortement chargées, qui se prêtent bien à notre technologie », indique le président.

« L’Asie du Sud-Est est un marché important : il connaît une croissance économique, démographique et développementale, ajoute-t-il. C’est un marché tout indiqué pour l’exportation canadienne. Nous lui devons en grande partie notre croissance. »

Débouchés pour les PME

Malgré le nombre d’entreprises canadiennes spécialisées dans les technologies de l’eau qui exportent avec succès, intégrer un grand marché comme l’Asie peut s’avérer très ardu pour les PME, explique Lynn Côté, conseillère sectorielle dans l’Équipe des écotechnologies d’EDC.

« Les occasions sont rares pour elles », continue-t-elle, parce que beaucoup d’acheteurs recherchent des solutions clés en main à grande échelle plutôt que de petits projets individuels.

C’est pourquoi elle conseille aux PME du secteur de l’eau de s’associer avec de grandes sociétés d’ingénierie canadiennes et même américaines pour établir des partenariats pouvant mener à d’importants débouchés en Chine, en Inde et dans le Sud-Est asiatique.

« L’eau est la ressource qui pose les plus grands défis, ajoute Mme Côté. Personne n’en a jamais assez, et une grande part en est contaminée. Quand on pense aux pays d’Asie, à l’ampleur et à la croissance de leurs villes, les possibilités de grands projets d’infrastructure sont là. »

Selon Mme Côté, les PME doivent soumissionner ces projets conjointement avec des acteurs plus importants pour avoir une meilleure chance de décrocher le contrat.

Plus de collaboration S.V.P.

Les PME canadiennes pourraient aussi être plus concurrentielles en formant une grande coalition industrielle qui ferait plus efficacement la promotion des technologies de l’eau exportables, révèle Mme Busza de la Fondation Asie Pacifique du Canada. C’est pourquoi elle invite les acteurs canadiens, dont les gouvernements, à se regrouper en un consortium afin de renforcer leur présence sur la scène mondiale.

Elle souligne le Partenariat de développement accéléré des technologies de l’eau (WaterTAP), établi en 2010 par le gouvernement de l’Ontario, qui rassemble différents intervenants, dont des décideurs et des entrepreneurs, pour commercialiser les produits et services ontariens du secteur. Mme Busza demande au gouvernement fédéral de soutenir lui aussi la création d’un consortium, national cette fois, des entreprises du secteur de l’eau.

Ce regroupement donnerait du poids aux PME du secteur et réduirait les risques liés à l’intégration des vastes marchés, aussi complexes qu’importants, de l’Asie-Pacifique.

Mme Busza reconnaît toutefois que se lancer en Asie peut être difficile, et que les PME n’ont souvent pas les ressources pour bien se renseigner sur les marchés et établir des partenariats avec les gouvernements et d’autres entreprises.

« Le Canada peut réussir à s’imposer sur le marché asiatique en proposant des solutions aux problèmes que vivent les différents pays du continent », souligne Mme Busza.

« Nous pouvons miser à la fois sur le savoir-faire canadien actuel et sur les secteurs prometteurs de l’innovation, et sortir deux fois gagnants! »

Catégories Exportation

Comments are closed.

Affichages connexes