L’innovation, plus que l’effervescence du marché de l’habitation américain est la planche de salut à long terme de l’industrie canadienne du bois d’œuvre

L’innovation, plus que l’effervescence du marché de l’habitation américain est la planche de salut à long terme de l’industrie canadienne du bois d’œuvre

Le réveil du secteur de l’habitation aux États-Unis est de bon augure pour l’industrie forestière canadienne, qui a considérablement souffert de l’éclatement de la bulle immobilière américaine il y a une dizaine d’années.

Le Conference Board du Canada rapporte que les mises en chantier d’habitations aux États-Unis se multiplient à un taux supérieur à 10 % et qu’il devrait y en avoir 1,9 million d’ici 2020. Ces chiffres ont de quoi réjouir les fournisseurs de bois d’œuvre, d’autant plus que la demande de maisons unifamiliales est l’une de celles qui augmentent le plus rapidement – et que le bois canadien est largement utilisé pour leur construction.

Mais mal en prendrait à l’industrie de compter sur les États-Unis pour prospérer à long terme. De fait, les tendances protectionnistes croissantes de ce marché et le nouvel accord commercial en cours de négociation pourraient bien venir limiter le volume de bois canadien qui peut traverser la frontière. Même si les négociations vont bien, les experts estiment que le Canada aurait tout avantage à trouver de nouveaux marchés cibles et de nouveaux moyens d’utiliser ses ressources.

L’industrie forestière, comme bien d’autres, repose aujourd’hui sur l’innovation.

« Nous innovons tellement que nous préférons parler de transformation de l’industrie », mentionne Paul Lansbergen, vice-président, Stratégie, innovation et économie de l’Association des produits forestiers du Canada, à Ottawa. « Nos produits classiques n’ont pas tous un avenir très reluisant – à commencer par le papier journal –, alors nous devons trouver de nouveaux usages pour la fibre de bois et des moyens d’en maximiser la valeur. »

Selon lui, la réussite passe par une amélioration graduelle et un usage diversifié des produits existants ainsi que le développement de technologies de pointe permettant de transformer le bois en produits biochimiques et en matériaux modernes actuellement dérivés de combustibles fossiles.

Ces changements contribueront à stabiliser l’industrie canadienne et déboucheront sur des occasions d’exportation qui réduiront sa dépendance au marché américain. Les marchés sont en fait déjà plus nombreux, précise M. Lansbergen.

Vers quels marchés le Canada exporte-t-il?

« Nous exportons actuellement vers près de 180 marchés partout dans le monde, indique M. Lansbergen. Oui, le marché américain est encore dominant, mais nous cherchons à réduire cette dépendance et avons déjà fait de grands progrès. En 2005, 80 % de nos exportations allaient vers les États-Unis; en 2015, c’était plutôt 68 %. »

Selon Ressources naturelles Canada (RNCan), les produits forestiers canadiens ont été acheminés vers plus de 176 pays en 2015. En plus du bois d’œuvre et du papier journal, la pâte kraft blanchie de résineux de l’hémisphère Nord a été l’un des principaux produits d’exportation.

Les exportations vers les États-Unis ont représenté à elles seules 22,1 des 32,7 milliards de dollars d’exportations de 2015, mais celles vers l’Asie, surtout en provenance de la Colombie-Britannique, ont augmenté. La Chine, qui a importé pour 5 milliards en produits, se trouve à être le deuxième marché d’exportation de l’industrie canadienne. Suivent le Japon (1,4 milliard) et la Corée du Sud (523 millions), puis l’Inde, le Royaume-Uni, l’Indonésie, Taïwan, le Mexique et le Brésil complètent la liste des dix principaux marchés.

De nouveaux marchés

Le gouvernement du Canada encourage fortement la recherche de nouveaux acheteurs étrangers pour les produits forestiers canadiens, notamment au moyen du Programme de développement des marchés de RNCan, créé il y a une quinzaine d’années sous le nom de Programme canadien d’exportation des produits du bois. Au cours des dernières années, le Programme a investi près de 197 millions de dollars pour allier ses efforts à ceux d’associations de l’industrie forestière et des gouvernements provinciaux. Les fonds ont entre autres servi à établir et exploiter des bureaux à l’étranger – la présence sur le terrain étant cruciale pour le développement des marchés.

« Auparavant, les associations travaillaient de manière indépendante et sporadique sur les marchés », explique Robert Jones, directeur au Service canadien des forêts, satellite de RNCan qui offre une expertise et des avis sur les questions scientifiques et les politiques liées à l’industrie forestière canadienne. « Au fil des ans, nous avons appris que rien ne vaut la collaboration entre les associations et une présence continue sur les marchés émergents. »

Le Canada a jeté son dévolu sur la Chine et a établi des bureaux à Shanghaï et à Beijing, où travaillent près de 35 personnes qui font bien plus que vendre des produits canadiens. Au début du boom de la construction en Chine, le bois d’œuvre canadien était surtout utilisé pour le coffrage de bâtiments en béton. Mais à coups de séances d’information sur les avantages des ossatures de bois, d’arguments pour que les universités enseignent la conception de constructions en bois et de formations pour les entrepreneurs en construction, les bureaux canadiens ont contribué à multiplier les usages des produits du bois et les occasions d’exportation.

M. Jones cite la Chine comme preuve irréfutable que le programme fonctionne. Bien que l’économie chinoise s’essouffle, les occasions ne manquent pas pour les entreprises canadiennes. De fait, le mouvement d’urbanisation de plus de 100 millions de personnes qu’on s’attend à observer ces dix prochaines années stimulera la demande de logements et d’édifices publics.

Le Programme de développement des marchés soutient également un bureau de 15 employés à Tokyo, dont l’objectif est quelque peu différent. Parce que l’utilisation de bois pour les immeubles d’habitation n’est pas inhabituelle au Japon, l’équipe canadienne vise maintenant surtout à développer le marché des constructions non résidentielles comme les écoles, les hôpitaux et les résidences pour personnes âgées.

M. Jones voit également un potentiel sur les marchés sud-asiatiques, comme le Vietnam, ainsi qu’en Inde et au Moyen-Orient.

Tirer son épingle du jeu

Trouver de nouveaux clients à l’étranger n’est pas le seul défi de l’industrie canadienne. Comme dans la plupart des secteurs où la concurrence mondiale s’intensifie, les entreprises forestières doivent assurer leur pertinence auprès des clients et leur donner satisfaction.

Selon des données du Conference Board du Canada, l’industrie a vu ses profits diminuer de 2,7 % en 2015, les revenus n’ayant pas suivi la hausse des coûts. Et même si elle devrait connaître de bien meilleurs jours cette année, cette baisse est la preuve qu’elle doit devenir plus efficace et diversifier ses sources de revenus.

« L’industrie explore de nouveaux usages pour les ressources », indique Michael Burt, directeur, Tendances industrielles du Conference Board. « Concrètement, nous devrons composer avec des contraintes d’approvisionnement en matières premières. »

L’offre canadienne est réduite pour plusieurs raisons, notamment la diminution des quotas de coupe au Québec pour protéger la santé des forêts. Par ailleurs, on s’attend à ce que le dendroctone du pin ponderosa ait raison de la moitié des pins de la Colombie-Britannique au courant de la prochaine année.

Cette crise de l’approvisionnement peut toutefois être endiguée grâce à des avancées technologiques qui aident les entreprises à mieux gérer les forêts et à exploiter plus facilement les zones reculées. L’industrie poursuit également le développement de scanneurs plus sophistiqués pour optimiser la coupe dans les scieries et tirer le maximum de chaque billot.

Par ailleurs, l’innovation continuelle dans les processus de production fait augmenter la cogénération d’énergie, ce qui limite les coûts pour les producteurs et permet à certains d’entre eux de revendre l’énergie excédentaire et d’en tirer un revenu.

L’industrie prouve sa capacité d’adaptation sur d’autres fronts également, notamment en utilisant les déchets de bois et les arbres tués par le dendroctone en Colombie-Britannique pour fabriquer des granulés de bois. Ce combustible se vend bien en Europe, où on le mélange au charbon pour réduire les émissions de gaz à effet de serre causées par la production d’électricité.

Des avancées dans la conception de matériaux de construction devraient aussi stimuler les ventes à l’étranger.

« L’époque des “deux par quatre” et des MDF [panneaux de fibres à densité moyenne] est révolue, souligne M. Burt. De nouveaux produits de bois sont conçus, et il y a beaucoup d’expérimentation en ce moment. »

Il reste à espérer que de nouveaux produits, par exemple le bois d’œuvre stratifié-croisé – de grands panneaux préfabriqués résistants, légers et faciles à installer – feront du bois un matériau de choix sur de nouveaux marchés. Il est d’ailleurs mis à l’essai au Canada pour la construction bâtiments en bois de grande hauteur.

Ces innovations sont prometteuses; par contre, les entreprises canadiennes achètent des usines aux États-Unis, signe que les capacités de fabrication de produits de bois au Canada sont presque pleinement exploitées, selon M. Burt. Des investissements seront donc nécessaires si le Canada veut profiter de nouvelles occasions.

Parallèlement, RNCan finance depuis 2010 le programme Investissements dans la transformation de l’industrie forestière, qui aide l’industrie à devenir plus concurrentielle et écologiquement durable. Il subventionne jusqu’à 50 % du coût de projets qui mettent de l’avant de nouvelles technologies. Au nombre des innovations d’avant-garde se trouvent celles qui pourraient faire de la pâte de bois un substitut aux combustibles fossiles utilisés pour la fabrication de produits qui ne sont habituellement pas associés aux arbres, comme le ciment, les pièces d’automobile ou le méthanol.

Dans la foulée de cette expérimentation, l’industrie développe de nouveaux biomatériaux, comme des agents renforçants et des revêtements pour alliages métalliques, qui rendraient les trains, les avions et les voitures plus légers et écoénergétiques.

Cependant, la plupart de ces technologies de pointe ne sont pas encore commercialisées et nécessiteraient des investissements additionnels pour devenir rentables sur le marché de l’exportation.

« Laquelle de ces technologies se taillera une place, et à quel moment?, demande M. Burt. C’est une question à 64 000 $. »

Ou plutôt, une question à plus de 33 milliards – à laquelle seul l’avenir pourra répondre.

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