Le commerce Sud-Sud turbopropulsé

Le commerce Sud-Sud turbopropulsé

Le commerce Sud-Sud : lumière sur le phénomène, sa progression et son incidence sur les exportateurs canadiens.

Le monde traverse une période de profonde transformation économique et géopolitique. Qu’est-ce qui distingue cette période des précédentes? En deux mots : la rapidité.

Naguère, il fallait des siècles pour que l’échiquier mondial se transforme. Aujourd’hui, il suffit de quelques décennies. On n’a qu’à penser aux marchés émergents de l’Asie, de l’Amérique latine et de l’Afrique qui, depuis quelques années, multiplient les échanges entre eux. Comme ces marchés sont surtout situés au Sud (sauf la Russie et certains pays avoisinants), on a baptisé ce phénomène « commerce Sud-Sud ».

Par opposition, lorsqu’on parle du Nord, il s’agit en gros des membres très industrialisés de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), à quelques exceptions près.

Or, le Groupe des sept pays émergents – Brésil, Russie, Inde, Chine (BRIC), Indonésie, Mexique et Turquie – assurera plus de la moitié de la croissance économique mondiale d’ici 2025, contre seulement 25 % l’an dernier. Cette année, pour la première fois, la Chine exportera davantage vers le Sud que vers le Nord. En fait, la Chine représente à elle seule 40 % du commerce Sud-Sud, et l’Asie, les trois quarts.

Des faits et des chiffres

Il y a à peine 20 ans, le commerce Sud-Sud ne constituait qu’une faible part du commerce mondial, inférieure à 10 %. Selon l’Organisation mondiale du commerce, cette proportion a grimpé à plus de 16 % en 2007 et à quelque 25 % en 2010, des bonds attribuables en partie à la récession mondiale.

Le commerce Sud-Sud, désormais incontournable?

Trois facteurs portent à croire que le commerce Sud-Sud se poursuivra dans les décennies à venir.

  1. Sur le plan technologique, le Sud peut mettre en place des systèmes de la prochaine génération et coiffer ainsi le Nord et ses infrastructures souvent dépassées, améliorant du coup sa compétitivité et son potentiel commercial.
  2. Les crises financières occidentales ont renforcé les marchés des capitaux du Sud. Le vrai moteur de la croissance demeure toutefois la hausse des revenus personnels. Par exemple, la Chine rapporte que sa classe moyenne croît chaque année au rythme de la population canadienne, et l’Inde soutient qu’elle atteindra bientôt cette même cadence. Du côté du Brésil, on parle d’environ cinq millions de personnes de plus par année.
  3. Les nouvelles initiatives commerciales Sud-Sud se comptent par douzaines. Un exemple : la ratification, l’automne dernier, d’un accord commercial préférentiel entre l’Inde et l’Afrique du Sud prévoyant des échanges bilatéraux de 15 milliards de dollars par année.

Vu la perspective d’un ralentissement de la croissance dans le Nord, les analystes de la Banque asiatique de développement prévoient que le commerce Nord-Nord passera de 50 à 30 % du commerce mondial d’ici 2030. Les marchés du Nord dynamisent leurs économies en s’engageant dans le commerce Nord-Sud, qui progresse chaque année de 15 %. Ce taux fait toutefois piètre figure par comparaison à la croissance soutenue de 21 % du commerce Sud-Sud.

De plus, les investissements directs étrangers Sud-Sud sont passés de 25 à 34 % de l’investissement mondial en 2010. Près des deux tiers de ces investissements sont maintenant dirigés vers d’autres pays en développement, la plupart dans de nouvelles installations. Pas moins de 60 % de ces investissements se destinent aux pays BRIC.

Autre signe de la montée du Sud : la pénétration d’entreprises du Sud dans les industries où le Nord a toujours tenu le haut du pavé, par exemple les biens d’équipement lourds. Une étude menée en 2011 par l’Economist Intelligence Unit indique que 37 industries des pays de l’OCDE ressentent la pression exercée par l’exportation chinoise.

Quoi de neuf dans le Nord?

Beaucoup d’entreprises du Nord n’ont toujours pas modifié leur stratégie d’affaires dans les pays émergents. Elles s’y installent pour accéder aux ressources naturelles, aux possibilités de sous-traitance, à la main-d’œuvre peu coûteuse et aux marchés de consommation et d’affaires en plein essor. De plus en plus cependant, les pays émergents présentent aussi un intérêt pour leur potentiel commercial Sud-Sud.

C’est pourquoi il faudra désormais axer les stratégies de marketing international sur les chaînes d’approvisionnement qui offrent les meilleures possibilités d’affaires vers le Sud. Le raisonnement est simple : pourquoi cibler les 139 marchés du Sud individuellement quand on sait qu’ils sont de plus en plus interdépendants?

Par exemple, on estime que les ventes des sociétés affiliées à l’étranger des entreprises américaines sont trois fois plus élevées que la valeur des exportations des États-Unis. Même proportion au Japon, et au Royaume-Uni, c’est cinq fois plus.

Au Canada, les exportations vers les pays de l’OCDE stagnent depuis une dizaine d’années, ce qui est désastreux pour une nation commerçante. Même à long terme, les perspectives d’amélioration demeurent modestes. L’OCDE établit la tendance de croissance annuelle des États-Unis à seulement 2,2 %, et encore moins en Europe et au Japon, à compter de 2013.

À l’opposé, on prévoit une croissance annuelle moyenne de 9 % pour la Chine, de près de 8 % pour l’Inde et des taux semblables pour une bonne partie du Sud-Est asiatique, du Moyen-Orient et de l’Afrique. Les chiffres sont plus modestes pour la Russie ainsi que pour l’Amérique latine; la progression sera de 5 % au Brésil et de 3,5 % au Mexique.

Ô Canada, ou ô misère?

Ventes des sociétés affiliées d’entreprises canadiennes comparées aux exportations directes du Canada

Ventes des sociétés affiliées d’entreprises canadiennes comparées aux exportations directes du Canada

Le commerce canadien amorce un virage. Depuis 2003, l’appréciation rapide de notre devise stimule la diversification commerciale. Nos échanges avec les marchés émergents ont augmenté de plus de 10 % par année, ce qui a fait grimper la proportion de nos exportations de marchandises vers le Sud, qui est passée de 4 à 11 %. Autrement dit, nous devons aux marchés émergents plus des deux tiers de la croissance de nos exportations des quelque dix dernières années.

Pendant cette même période, les ventes des sociétés affiliées d’entreprises canadiennes dans les pays émergents ont triplé, s’élevant à 28 % de toutes leurs ventes à l’étranger, tandis que la part des ventes aux États-Unis est passée des deux tiers à 50 %. De ce fait, en 2009, les ventes des sociétés affiliées d’entreprises canadiennes à l’étranger ont surpassé les exportations pour la première fois dans l’histoire du pays. En 2010, un fléchissement des ventes sur les marchés développés a toutefois renversé la tendance (voir le graphique).

Il n’en reste pas moins que comparativement à beaucoup d’autres pays de l’OCDE, notre proportion d’échanges avec les marchés émergents est faible par rapport au total de nos exportations. Il en va de même pour la croissance des ventes des sociétés affiliées d’entreprises canadiennes dans l’espace commercial Sud-Sud.

Les 20 premiers pays commerçants Sud-Sud

Des 20 premiers exportateurs Sud-Sud, 14 sont de l’Asie. Les six autres sont le Brésil (10e), l’Argentine (14e), le Chili (16e) l’Afrique du Sud (17e), le Mexique (18e) et le Nigéria (20e).

Qu’on le veuille ou non, la nouvelle conjoncture – combinée à la force du huard et à la faible croissance des marchés industrialisés – continuera de faire sortir les Canadiens de leurs sentiers battus. Comme d’autres économies développées, le Canada s’attend à une forte pénurie de main-d’œuvre d’ici 2016. En commerçant avec les entreprises du Sud et en nous intégrant à leurs chaînes d’approvisionnement, nous pourrions « importer » de la main-d’œuvre sans avoir à la déplacer, ce qui permettrait à nos travailleurs peu nombreux mais expérimentés de se hisser dans la chaîne de valeur.

Conclusion? Pour atteindre une proportion soutenue du commerce Sud-Sud, il faudra accélérer de beaucoup l’investisse­ment direct canadien à l’étranger afin qu’il avoisine les 250 milliards de dollars d’ici 2020. Ces investissements aideraient nos entreprises à réaliser les économies d’échelle qu’il leur faut pour demeurer concurrentielles sur les marchés mondiaux.

Peter Hall est vice-président et économiste en chef à EDC. Ont contribué à la recherche Alain Cohen et le Service du marketing d’EDC.

Catégories Exportation

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