Qui fait les frais du protectionnisme?

Nous avons la mémoire courte. Les spécialistes nous ont tellement convaincus que l’épisode de morosité économique que nous traversons est « différent », que nous gonflons l’importance des mêmes remèdes inefficaces utilisés auparavant dans des conditions semblables. Par malheur, le protectionnisme a la cote, alimenté par la frustration généralisée envers l’économie. Le premier réflexe est naturellement de jeter le blâme – dans ce cas présent, sur d’autres pays –, pour départager les gagnants des perdants. Les données révèlent que tous les pays ont souffert dans le sillage de la grande récession, mais le protectionnisme ne fera qu’aggraver les choses. Si nous optons pour le protectionnisme, qui alors en fera les frais?

Voilà qui semble faire écho aux guerres commerciales ayant suivi la Grande Crise. À l’époque, des hausses tarifaires et des dévaluations des devises avaient déclenché des mesures de représailles ayant contribué à supprimer environ un quart du commerce mondial, en trois ans à peine. Pendant huit ans, le commerce international est resté à plus de 10 % de son dernier pic, et ce, malgré une production générale de 10 % supérieure – ce qui laisse fortement supposer qu’un isolationnisme plus marqué aurait un terrible coût. De fait, en 1936, le PIB américain avait uniquement grimpé au niveau de 1929, et en 1938, il était toujours à 2 % au-dessus du dernier pic.

Nous avions vite oublié les succès associés à une grande intégration mondiale. La rhétorique protectionniste est revenue au-devant de la scène en 2009, alors que certains des principaux bénéficiaires de la mondialisation prônaient des politiques du « nous d’abord ». Le programme Acheter américain était sans doute le plus mémorable d’entre eux, mais la France, la Chine et d’autres pays n’ont pas tardé à proposer des mesures visant à limiter à leur ter retombées de leurs ambitieux programmes de relance. Les restrictions au commerce mondial se sont vite multipliées en 2009, et d’autres s’ajoutent depuis chaque année. D’après les estimations de l’OCDE, on a imposé environ 1 200 nouvelles mesures discriminatoires à l’endroit du commerce depuis 2008, et selon toute vraisemblance, ces mesures ont un effet semblable à celles prises lors de la guerre commerciale mondiale des années 1930.

Le problème ici, c’est que la structure du commerce international a beaucoup évolué. La technologie nous donne désormais la capacité de suivre instantanément les mouvements des devises, et donc de contrôler les dévaluations concurrentielles. À ce jour, les dévaluations ont été beaucoup moins prononcées que celles du début des années 1930. Par ailleurs, grâce aux efforts de l’OMS et de ses prédécesseurs, et de nations ayant investi des ressources considérables dans la conclusion d’accords commerciaux bilatéraux et multilatéraux, les droits de douane moyens sont aujourd’hui nettement plus bas que dans les années 1930. De plus, la technologie a considérablement accru le niveau d’intégration mondiale par l’entremise de chaînes d’approvisionnement complexes, de systèmes de logistiques juste-à-temps et de bien d’autres mécanismes. Avant la récession, une grande partie du commerce intra-asiatique visait les biens intermédiaires. Dans l’ensemble, on peut dire que la part de la teneur importée des biens exportés a beaucoup augmenté.

Cette intégration est essentielle au bien-être général. Elle a été utile durant une période prolongée de progression faible mais stable des prix pour des articles de base – des vêtements aux gros électroménagers. De plus, la concurrence a stimulé le développement technologique ce qui, à son tour, a grandement bonifié la qualité des biens et des services moyens. Elle a aussi permis à nombre de pays, auparavant limités au commerce des biens, à participer au système de production mondial, ce qui a eu une incidence spectaculaire sur la croissance et l’emploi. Or, la montée du protectionnisme met en péril ces avantages.

Alors, qui fait les frais du protectionnisme? En termes simples, disons que la hausse du coût du commerce réduirait sans délai la demande en produits et en services, et les entreprises refileraient ces coûts plus élevés aux points de vente. Constatant une diminution de leur chiffre d’affaires, elles rationaliseraient leurs dépenses, notamment les coûts de la main-d’œuvre. L’investissement en pâtirait aussi. Et ce ne serait qu’un début. La prise de mesures contre le commerce entraîne toujours une riposte, ce qui amplifie les retombées négatives sur les pays. On risque de perdre beaucoup plus que dans les années 1930 en raison des liens étroits intra et inter-entreprises à l’échelle mondiale, et les coûts implicites de défaire de ces liens. Le plus triste, c’est que vous, moi et des milliards de consommateurs sur la planète en ferons les frais. Bref, c’est une proposition qui ne fait que des perdants. Souhaitons donc qu’elle reste lettre morte.

Conclusion?

Le protectionnisme a certes la cote, mais il sabote les économies. La rhétorique anticommerciale sur la scène mondiale se heurtera à une réalité qui pénalisera tous les partisans du protectionnisme – si cette politique est appliquée. Espérons que nous ne passerons pas les prochaines années à chanter la complainte de Santayana, et que les propositions actuelles ne deviendront qu’une futile Ligne Maginot économique.

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