Secteur automobile : bouleversement à l’horizon?

L’histoire d’amour entre l’Amérique et l’automobile se poursuit. Et les chiffres le prouvent. Alors que d’autres industries tentent depuis sept ans de reprendre pied, les ventes d’autos sont depuis longtemps revenues à leurs pics historiques – et elles y resteront pendant un bon moment vu l’âge moyen du parc automobile américain. Pourtant, cette industrie prospère se trouve ni plus ni moins au cœur du débat de l’heure : à savoir, l’avenir du commerce américain – et mondial. Alors, le secteur automobile nord-américain est-il sur le point de vivre un bouleversement majeur?

Le secteur a déjà vécu des bouleversements. Pourquoi? Tout d’abord, ce secteur est très cyclique. En raison d’importants coûts d’investissement à long terme, il est exposé aux fluctuations sensibles des ventes qui surviennent lors de récessions. Et même les équipementiers les mieux nantis peuvent se trouver à court de liquidités lors de reculs économiques. Ensuite, le secteur est extrêmement concurrentiel. Les géants de l’industrie ont dû s’adapter à une concurrence intra-sectorielle relative au prix, à l’efficience, à la technologie – et, de plus en plus, à des considérations environnementales. Autre raison : la diversification géographique croissante de l’industrie – le temps où elle était présente dans un unique pays est depuis longtemps révolu. Aujourd’hui, les équipementiers et leurs chaînes d’approvisionnement voient une foule de pays dérouler le tapis rouge pour avoir leur part du gâteau.

Vu ces vulnérabilités et l’importance de cette industrie, il est peu surprenant qu’elle provoque un débat très politisé. On en a vu l’illustration la plus évidente lorsque les trois Grands de Détroit ont failli mettre la clé sous la porte dans la foulée de la grande récession, soit lorsque de généreux plans de sauvetage ont été offerts aux trois constructeurs, et accepté par deux d’entre eux. Ce n’est pas la première fois qu’une crise nécessite une forte intervention gouvernementale, mais l’industrie nord-américaine ne s’était sans doute jamais trouvée si près du gouffre.

Par chance, la crise est terminée – en quelque sorte. Le secteur tourne rondement, les ventes de véhicules légers sur le marché américain avoisinent les 18 millions d’unités en rythme annuel. Ce chiffre rivalise avec les sommets atteints par les ventes lors du dernier cycle économique. Il est donc bien difficile d’imaginer une conjoncture plus favorable. Malgré tout, le débat sur le commerce a plongé ce secteur en effervescence dans une crise idéologique. Quel est le problème? Les emplois perdus dans la Ceinture industrielle des États-Unis (la « Rust Belt ») n’ont jamais été retrouvés. À cela s’ajoute un déficit commercial sectoriel grandissant avec le Mexique. Les Américains voient donc les constructeurs et leurs chaînes d’approvisionnement annoncer des investissements de plusieurs milliards de dollars au Mexique, et ressentent un fort sentiment d’injustice.

Cette nouvelle vague de l’idéologie « l’Amérique d’abord » n’est pas seulement préoccupante pour le Mexique : les producteurs canadiens redoutent aussi d’être la cible de ce ressentiment et d’être forcés, ou subtilement contraints à intensifier leur production aux États-Unis. Mais il y a plus. Les Canadiens s’inquiètent aussi de leurs activités actuelles au Mexique, notamment de leurs fournisseurs de niveau 1 établis sur le marché mexicain, pour être à proximité des clients. L’industrie se tient donc sur la défensive et s’interroge sérieusement au sujet de ces prochains investissements.

Un net virage de la production est-il possible? Oui, mais ça ne serait pas une mince affaire. Premièrement, parce que les chaînes d’approvisionnement sont étroitement intégrées. Il a fallu des années aux entreprises pour rehausser la qualité des produits en vue de se conformer à un cahier des charges exigeant, et pour développer une logistique de pointe afin de réduire les stocks au minimum. Demain, tout cela pourrait être perturbé, et prendrait des années à remplacer. Deuxièmement, les constructeurs automobiles, leurs actionnaires et leurs clients devraient tous accepter d’absorber les coûts relativement plus élevés d’une production américaine. Les consommateurs refuseront sans doute de payer la note, ce qui déplaira aux actionnaires. La concurrence exulte, et les travailleurs de la Ceinture industrielle disputeront à ceux des États du Sud les emplois. Troisièmement, les États-Unis font déjà face à d’extraordinaires contraintes de capacité. En effet, l’industrie est littéralement en ébullition et tourne à 118 % de la capacité utilisée en 2006-2007. Quatrièmement, la proximité avec les pôles technologiques est un facteur de plus en plus important, car les conducteurs sont friands de dispositifs électroniques et de véhicules plus intelligents. Enfin, les usines de fabrication d’automobiles nécessitent davantage de capitaux par le passé – et elles ne sont plus les machines à créer des emplois d’autrefois. Le rapatriement des investissements pourrait bien ne pas combler les attentes des électeurs américains.

Conclusion?

La concurrence a été profitable à l’industrie automobile américaine dans son ensemble. Or, les politiques de « l’Amérique d’abord » menacent considérablement cette dynamique d’une façon qui risque d’être préjudiciable aux trois Grands de Détroit à moyen et à long termes. Les entreprises, leurs actionnaires et ultimement les consommateurs le comprennent bien. La logique semble indiquer que le débat actuel sur le déplacement de la production ne représente pas vraiment un bouleversement, mais plutôt un léger changement de la donne. Soyons réalistes : l’histoire d’amour entre les Américains et l’automobile en dépend.

Catégories Propos de la semaine

Comments are closed.

Affichages connexes