Un manipulateur de devises… Sérieusement?

Nous devrions avoir passé à autre chose depuis longtemps. Juste avant Noël, j’ai entendu un Américain de renom recommander au Canada, pays qu’il connaît bien, de renoncer à la dévaluation compétitive comme stratégie commerciale. Je suis resté médusé. Il semblerait que des gens influents du pays le plus étroitement lié au Canada pensent encore de lui qu’il essaie de se jouer d’eux. Et si c’est vraiment leur perception, je n’ose imaginer ce que pense le commun des mortels. Mais ce portrait résiste-t-il à l’examen des faits?

La corrélation entre le cours mondial du pétrole et le dollar canadien est indéniable : les plongeons et les envolées du baril au cours des dix dernières années coïncident systématiquement avec ceux du huard. Il est donc logique, pour savoir comment fluctuera le dollar canadien, d’observer les prévisions pour le cours du pétrole. Visez juste pour le pétrole brut, c’est partie gagnée pour la devise canadienne. Selon notre modèle, une variation de dix dollars du prix du West Texas Intermediate fait fluctuer le dollar canadien de trois cents américains. Suivant cette règle, la dégringolade de 45 dollars en 2015 aurait dû retrancher 13,5 cents de la devise. Or, celle-ci en a perdu 12, en parfaite synchronisation avec la chute du baril. Pas mal, comme prévision.

Mais attention : le prix du pétrole n’est pas le seul paramètre. Le Canada produit et exporte beaucoup d’autres produits de base, qui agissent aussi sur le dollar. Une variation de 10 % du prix moyen de tous ces produits fera varier le cours d’environ deux cents américains. Considérant le mouvement simultané de l’indice des prix des produits de base non énergétiques, une dépréciation supplémentaire de neuf ou dix cents du huard face au dollar américain n’aurait pas étonné. Mais ce n’est manifestement pas ce qui est arrivé.

Et ce n’est que le début. Le troisième élément de notre modèle du comportement du dollar canadien est le taux d’intérêt, plus précisément l’écart entre les taux des bons du Trésor de 90 jours du Canada et des États-Unis. Si, par exemple, l’écart se creuse de 100 points de base, le dollar canadien bougera de trois cents dans la même direction. Le cas présent est cependant plus complexe : les indications prospectives des banques centrales – la Fed et la Banque du Canada – influent sur les devises par anticipation. Malgré tout, les récents changements à ces taux relatifs ne semblent pas avoir pesé sur le dollar outre mesure. Même les 25 points de base que la Banque du Canada a retranchés de son taux directeur au début de 2015, prenant les marchés par surprise, n’ont pas suffi à faire fluctuer le huard davantage. Il en va de même pour le deuxième ajustement de taux en milieu d’année.

Ce n’est pas tout. Comme le dollar américain est la monnaie de réserve de prédilection, bien plus que toute autre, sa valeur par rapport aux autres devises peut changer – et change – de façon singulière, et le huard n’est qu’une de celles à la merci du billet vert. Depuis 2014, la valeur pondérée du dollar américain en fonction des échanges a augmenté en moyenne de 24 % par rapport à la monnaie de tous les partenaires commerciaux du pays – ce qui correspond exactement à son rythme d’appréciation par rapport au dollar canadien. Comme certaines devises se sont dépréciées beaucoup plus que le dollar canadien, il est raisonnable de croire que les autres paramètres principaux ont pesé moins lourd que d’habitude. Comment, donc, accuser le Canada de dévaluation intentionnelle par rapport au dollar américain alors que presque tous les pays ont vu leur propre monnaie fluctuer en même temps et avec la même amplitude?

Poursuivons en parlant de la conjoncture extraordinaire qui a amené le dollar canadien à flirter pendant un temps avec la parité. La distorsion des marchés occasionnée par l’assouplissement quantitatif est en partie responsable. Rappelons aussi que, au sortir de la récession, le Canada était l’enfant chéri et ses banques, adulées pour leur gestion prudente. La rigueur avec laquelle le Canada a gardé ses coffres lui a donné une bonne longueur d’avance sur la plupart des pays de l’OCDE. Les marchés mondiaux étaient prêts à payer un pesant d’or pour ses abondantes ressources naturelles et, contrairement à la plupart des États, le Canada jouissait d’une économie intérieure relativement solide. Alors que la majorité tenait serrés les cordons de la bourse, le Canada voyait les capitaux affluer. Puis, avec l’affaiblissement de l’économie intérieure, cet afflux s’est amenuisé, les capitaux étant redirigés vers des marchés où les conditions s’amélioraient – une autre cause fondamentale du déclin récent du huard.

La morale de l’histoire?

Il est bien facile de lancer des accusations a priori plausibles, mais non fondées, et qui sont en fait complètement fausses. Baser une politique sur des perceptions erronées peut être dévastateur : il y a beaucoup à perdre si les mouvements actuels et futurs de notre monnaie ne sont pas considérés en fonction de faits avérés.

Catégories Propos de la semaine

Comments are closed.

Affichages connexes